Maintenant l’article de Véronica Lavroff

 

J’ai fait un rêve la nuit dernière et c’était fou. J’ai rêvé que tout était possible pour les humains qui

portent le même chromosome sexuel que moi. Que les petites filles pouvaient rêver de devenir des

championnes de sport, des politiciennes puissantes ou des agents secrets ; et que personne ne

remettrait en cause leurs capacités ni n’essayerait de les dissuader de réaliser leurs rêves. Pendant

un moment, mon cerveau a fabriqué de toute pièce une utopie totale : qu’aucune femme dans le

monde ne serait victime de viol, de violence domestique, de torture, car aucun homme n’aurait le

courage de s’attaquer à une femme ou ne chercherait à la dénigrer ou la détruire. Car cela n’a aucun

sens ! J’ai rêvé que je ne subirais ni mépris ni condescendance de la part de mes congénères

masculins dans ma vie professionnelle, et que je n’aurais à craindre aucune discrimination sur la

seule base que mon sexe n’est pas « le bon ». J’ai rêvé que marcher dans la rue serait un acte simple

et banal, gratuit et naturel qui ne nécessiterait aucun commentaire des gens qui m’entourent. Oui,

pourquoi donc entendre sur mon sillage des commentaires! Dans mon rêve, ma construction vers

l’âge adulte n’aurait jamais été influencée par ces sifflements, ces gestes déplacés ou ces remarques

obscènes, entendus dès le plus jeune âge. Je ne serai sans doute pas la même aujourd’hui. J’ai rêvé

que je n’avais jamais perdu un peu de mon insouciance un soir après avoir subi dans une rue, sans

aucune justification, un attouchement dans la rue et que personne ne m’aurait objecté que ce n’était

qu’une « simple » main aux fesses… Et aussi, j’ai rêvé que je n’avais jamais eu droit, pendant mes

études, à des blagues sexistes de la part de mes professeurs, ces personnes pour moi éminentes que

je respectais. Que jamais je n’avais subi ce « racisme ordinaire » car il était bien identifiable et que

l’on se devait d’intervenir. Que je n’avais jamais douté de moi à cause de celui-ci. Qui sait quelle

personne je serais aujourd’hui ? J’ai rêvé que j’en étais prémunie par des lois, des amendes, qui

ouvertement le condamne. A cette pensée, je me suis sentie tout simplement protégée, rassurée

comme un enfant. Comme lorsque mon père me défendait dans la cour de récréation. J’ai aussi dans

mon rêve eu cette idée folle que personne ne fermerait les yeux et ne regarderait de l’autre côté. J’ai

rêvé que je n’avais jamais frissonné de rage et de dégout, la gorge nouée, à la lecture d’un nouveau

fait divers. J’ai rêvé que le simple fait de sortir tard le soir ne me pousserait pas à m’inquiéter et à

entendre le fameux « fais attention ». Que je pourrais tout simplement vivre ma vie de façon

spontanée. J’ai rêvé que mon rire ou mes éclats de joie ne choqueraient personne et que je riais à

gorge déployée. J’ai rêvé que j’étais complètement libre en gestes, paroles et actes… Liberté, ce mot

est si beau et cette sensation si puissante. Dans mon rêve, ma sexualité n’intéressait personne et

restait un sujet intime, non étalé sur la place publique. J’ai rêvé que mes problèmes intimes, et tout

ce qui était liée au fonctionnement complexe de mon corps n’était pas étudié, scruté et « marketé »

dans des publicités humiliantes et ridicules. Que l’on ne se soit jamais moqué de moi. Car encore

pourquoi aurais-je honte de ma propre nature ? J’ai rêvé que l’on traitait mes soucis de santé avec

équité, objectivité et bienveillance ; qu’ils étaient aussi importants que ceux des autres, que je serais

traitée avec le plus grand respect quand je vais à l’hôpital ou lorsqu’on m’examine. S’il n’y avait

qu’une situation dans laquelle je mérite le respect, je retiendrais celle-ci. Enfin, j’ai rêvé de pouvoir

compter sur mes congénères masculins pour leur soutien, leur amitié et leur estime. Qu’ils

considéraient mon esprit et mon âme avant mon corps; qu’ils m’offraient leur amitié avec sincérité.

Qu’ils ne me sexualiseraient jamais dans un contexte professionnel, qu’ils prendraient en compte

mes compétences et surtout qu’ils seraient prêts à me soutenir face à une agression physique. Mais

aujourd’hui je n’en suis plus si sûre. Que leurs regards ne seraient jamais menaçants ou intimidants.

Car cela n’a aucun sens. J’ai rêvé que la moitié de la population mondiale était prise en compte par

les gouvernements et reconnue « d’utilité publique ». Qu’il était enfin évident pour tous que : les

femmes exercent une influence positive et constructive dans notre monde. J’ai rêvé que nous étions

tous nés du même œuf et marchions ensemble. Peut-être ai-je même un peu trop rêvé, car j’en avais

le sourire aux lèvres. Et puis je me suis réveillée, et ce sentiment de bien-être a disparu car la réalité

m’a frappé de plein fouet. Je me suis dit alors que les choses avancent, que le combat continue, que

le changement est en route, que pleins d’initiatives naissent, que les mentalités évoluent et que nous

avons « du pain sur la planche », mais que nous sommes sur le bon chemin. Et mon sourire est

revenu car il m’a semblé avoir entrevu dans mon rêve une partie de l’avenir.

Share This