La musique populaire et les musiques actuelles portent généralement des messages émancipateurs, revendicateurs, parfois subversifs. Mais même au sein des scènes musicales les plus engagées, le combat féministe reste bien souvent sur la touche.

Né dans l’esclavage, le blues a été un moyen d’expression et de libération des noir.e.s américain.e.s.
Le rythm n’ blues et le rock, des mouvements d’émancipation d’une jeunesse souhaitaient rompre avec l’ordre établi.
La soul music a largement accompagné les mouvements pour les droits civiques et pour l’égalité raciale aux USA et ses rejetons (funk, hip hop etc) ont souvent continué à porter ce message.
Le rock psyché et les protest singers de la folk ont clamé haut et fort leur antimilitarisme et leur anticapitalisme, avant de se perdre dans les vapeurs de la drogue.
Le Punk rock a porté, parfois maladroitement, ses idéaux libertaires ou anarchistes.

Cependant, derrière ces aspects progressistes, des schémas de culture dominante s’appliquent toujours de manière criante. Notamment en ce qui concerne la place des femmes.

 

Une crédibilité toujours remise en question

Björk a récemment écrit un article sur le fait qu’une femme professionnelle de la musique n’était pas prise au sérieux par ses pairs et qu’on attribuait toujours ses travaux aux hommes qui l’ont accompagnée dans son travail.

Si les professionnels de la musique sont capables de ne pas prendre Björk au sérieux aujourd’hui, imaginez la pression qui repose sur une artiste, ou n’importe quelle professionnelle, qui ne dispose pas d’une carrière et d’une renommée aussi prestigieuse que la sienne?

C’est effrayant.

Une connaissance m’a récemment soutenu que Beyonce n’était connue que grâce à sa relation avec Jay Z, alors que les faits contredisent totalement cette affirmation.

On pourrait écrire des pages entières sur le discrédit jeté sur les « femmes de » quelle qu’ait été leur carrière. On les résume à leur situation maritale. Que ce soit pour les traiter des harpies briseuses de groupes (courtney love, yoko ono,…) on pour les considérer comme un simple produit de leur entourage masculin à qui bien entendu elles doivent carrière et réussite.

La même Beyonce se voit attaquée sur ses positions féministes sous prétexte qu’elle « crâne en string » ou « chante nue sous sa douche ». On baigne en plein slutshaming. Ta jupe est trop courte donc ton argumentaire devient caduque.

Les chanteuses pop sont souvent attaquées pour leur assimilation et utilisation des codes pornographiques dans leurs clips, concerts etc. Mais a-t-on entendu le même genre de débat concernant Elvis? Certes tout le monde s’accorde à dire qu’a l’époque il a choqué les bien pensants mais à aucun moment on a considéré qu’il « utilisait son corps pour vendre des disques » on a plutôt salué son génie. Quand Jim Morisson sort son sexe sur scène il brises les tabous et se rebelle contre la société puritaine, quand janet jackson montre son sein elle se fait traiter de salope. Iggy pop a t il déjà été pris de haut pour son attitude sexuelle sur scène et le fait qu’il soit toujours presque nu? Non.

On accorde plus de crédit à Bruce Springsteen quand il parle des prolos malgré sa fortune ou à Johnny Cash quand il parle de l’univers carcéral (alors qu’il n’a jamais été incarcéré) qu’à des femmes qui parlent de leur condition.

On marche sur la tête.

Bikini Kill - figure de proue du mouvement riot grrrl dans les années 90

Bikini Kill – figure de proue du mouvement riot grrrl dans les années 90

 

Un phénomène récurrent

Les figures féminines pionnières du blues ou du jazz sont connues mais peu nombreuses, on citera volontiers Billie Holiday ou Nina Simone, mais à part les amat.rice.eur.s, peu se souviennent de Mamie Smith, pourtant auteure du premier enregistrement de blues à être commercialisé : « Crazy Blues ».

Mamie Smith décrite comme lunatique dans la presse parce qu'elle changeait de musiciens.

Mamie Smith décrite comme lunatique dans la presse parce qu’elle changeait de musiciens (mâles).

Et toutes ces femmes, dans des troupes itinérantes, comme Bessie Smith ou Ma Rainey – figures de proue du « black feminism » du début du XXème siècle qui ont chanté le blues, la liberté pour les femmes, les noir.e.s et la reconnaissance des homosexuelles.

Dans une scène musicale où les valeurs virilistes et machistes sont ouvertement chantées, elles ont le courage de parler de leur quotidien, de la maltraitance qu’elles subissent, de leur soif d’égalité, et d’émancipation.

Bessie Smith chante dans « Sing Sing prison blues » un texte ou elle raconte le jugement d’une femme ayant tué son mari suite a des maltraitances. Elle y affirme l’impossibilité de la justice masculine à comprendre cet acte. Elle y chante aussi l’absence justifiée de regret de l’héroïne. Chanter ce genre de parole dans l’Amérique des années 20 demande un courage certain.

Quand Trixie Smith sort le titre « My man rocks me (with one steady roll) » titre ouvertement sexuel, en 1922 chez Black Swan, elle n’imagine pas que le titre de la chanson va inspirer le nom d’un style musical qui survit encore en 2015. Car tout est déjà là, même si l’instrumentation est clairement blues, la démarche du rock n roll et sa provocation lascive sont déjà présentes.
Et pourtant le Rock n Roll est considéré comme une invention masculine.

Elvis, Chuck Berry, Bill Haley et tous les pionniers du rock n roll avouaient volontiers s’inspirer de certaines femmes, comme Sister Rosetta Tharpe ou Big Mama Thornton qui fut l’interprète du premier enregistrement de « Hound Dog », N°1 des ventes pendant 7 semaines, et cela près de 4 ans avant la version d’Elvis.
Alors comment se fait il que notre mémoire se focalise à ce point sur les artistes masculins?

Qui sait aujourd’hui que le célèbre déhanché d’Elvis, celui là même qui a diabolisé le rock n roll,  ce déhanché qui a valu qu’on ne cadre Elvis qu’au dessus de la ceinture à la télévision, ce déhanché qui a fait rêver les adolescent.e.s et choqué les adultes des années 50, lui a été enseigné par une femme : Tura Satana, danseuse et actrice. On pourrait d’ailleurs noter que Tura Satana souffrait largement aussi de slutshaming à l’époque. Ce qui l’a poussée a garder secrète sa relation avec Elvis pour ne pas ternir son image.

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L’histoire est  majoritairement racontée par des hommes qui détiennent la production, la presse, la diffusion. Et les femmes sont  vues bien souvent comme faire-valoir, voir comme des accessoires.

Le constat a peu changé au cours des dernières années. Le rock continue d’utiliser une imagerie prônant les valeurs viriles, et les musiques actuelles (hip hop, electro, dance, funk, reggae,… ) ne sont pas en reste.
Bienvenue en 2015  : Femmes nues en pochette d’album, femmes soumises dans les clips, des paroles mettant en scène un homme puissant financièrement, musculairement et sexuellement.
Où est le changement?

 

Femmes de l’ombre

En dehors des rôles de création/interprétation, le constat reste identique, parfois pire.
Quelle productrice peut se vanter d’une notoriété internationale?

Combien de femmes ont la reconnaissance d’un rick rubin, d’un steve albini ? Le site d’actualité musicale Greenroom à consacré un dossier cet été à 7 producteurs de légendes. Je vous laisse imaginer le nombre de productrices en faisant partie?

Aucune.

Pourtant certaines étaient au manettes pour des enregistrement extrêmement importants, on peut citer entre autre Sylvia Massy, productrice de l’énorme album de Tool « undertow », le premier album de System of a Down, et qui a enregistré « unchained » de Johnny Cash pour Rick Rubin.

On peut aussi citer Sylvia Robinson, productrice de « Rapper’s delight » de sugar hill gang, ainsi que « the message » de Grandmaster flash & the furious five, qui sont les morceaux fondateurs du mouvement Hip-Hop.

 

Rock n Roll Hall of Males

L’histoire des musiques actuelles est pleine de références féminines mais pourtant, il suffit de se rendre sur le rock n roll hall of fame et de compter les artistes ou groupes présent.e.s. c’est édifiant.
Sur 304 groupes ou personnes récompensé.e.s, seules 24 sont des femmes (ou groupes de femmes) et 18 sont des groupes mixtes soit 8% de présence féminine et 6% de présence mixte. On est loin de la parité.

Quand on rentre dans le détail c’est encore plus frappant :
– Les seules femmes citées en « non performer » c’est à dire des professionnelles récompensées pour leur travail hors de l’interprétation sur scène ou en studio (productrice, auteure ou compositrice, etc) le sont au sein d’un couple mixte. Aucune en solo

– Les récompenses de « sidemen » (accompagnateur.rice) et de « lifetime achievement » (carrière) sont attribuées à 100% à des hommes.

-La récompense de musical excellence n’a été attribué qu’à 2 femmes, mais indirectement, dans un groupe mixte: le E Street Band de Bruce Springsteen (qui comporte 14 hommes et 4 femmes).

C’est maigre.

Mais au final assez révélateur de ce que l’on observe  dans ce milieu.
Les postes de producteurs sont en grande partie monopolisés par la gente masculine, bien souvent les femmes ont des postes liés à la communication ou aux relations publiques.
Les directions des majors sont très largement masculines, et les métiers techniques (ingénieur du son, réalisateurs artistiques) sont là aussi, chasse gardée des hommes.

 

 

Et pourtant les femmes ont été et continuent d’être extrêmement influentes, qu’elles soient célèbres ou non…
Que ce soient les créatrices, les artistes, les visionnaires, les manageuses, les tourneuses, les amatrices, les mélomanes. Elles doivent constamment justifier leur place, là où la présence des hommes est considérée comme naturelle.

Parce que la musique est bel et bien une langue internationale et sans genre. Ou en tout cas, elle devrait l’être.

Verbaliser la domination masculine dans les milieux dits « progressistes » peut à terme nous permettre d’identifier le sexisme ordinaire de nos comportements et – espérons le –  l’éradiquer.

You learn that the only way to get rock-star power as a girl is to be a groupie and bare your breasts and get chosen for the night. We learn that the only way to get anywhere is through men. And it’s a lie.

On nous apprends que la seule manière d’avoir le pouvoir des rock stars en tant que femme est d’être une groupie, de montrer ses seins et d’être celle qui sera choisie pour la nuit. On nous apprends que tout ce que nous pourrons obtenir viendra des hommes. C’est un mensonge
Kathleen Hanna

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