Le cinquième prix du concours des articles féministes revient au texte de Marianne de Malakoff : Mes 17 ans.

 

 

L’été de mes 17 ans, je suis entrée chez un voisin. Il m’a enfermée et violée.

J’ai mis plusieurs semaines à en parler à quelqu’un. Ce quelqu’un fut d’abord une copine de Lycée que je

retrouvais le jour de la rentrée et qui démunie ne put que me conseiller d’en parler à mes parents et se montrer

très choquée par le fait que je ne puisse et ne veule pas le faire .

D’abord murée dans la peur, la honte, et  la culpabilité, (j‘étais entrée chez lui de mon propre gré) c’est la terreur

grandissante provoquée par la proximité de cet homme du voisinage, qui devenue insupportable, m’a poussée

aux premiers jours d’automne à en parler à mes parents.

Parmi toutes leurs réactions, deux phrases me sont restées, intactes, dans les oreilles jusqu’à aujourd’hui.

Ma mère m’a dit : « Si tu crois que c’est facile de réaliser que sa propre fille est une pute»

Mon père m’a dit : « Tu vois je t ‘avais bien dit, chez nous en Algérie, les filles ne sortaient pas, c’est pas pour

rien. »

C’est une période de ma vie où à l’exception notable d’un médecin de campagne venue me faire une piqure

d’anxiolytique, jamais personne de ma famille ni de mes proches, n’a eu pour moi le moindre geste de tendresse

et de réconfort.

Ces réactions parentales, totalement inadmissibles ne furent que le point d’orgue d’une enfance totalement

laissée à l’abandon, livrée à la solitude, et durant laquelle j’ai été comme beaucoup de petites filles, dressée à

accepter l’inacceptable et à considérer le désir masculin comme seul faisant loi, loi absolue, à laquelle devait se

plier le reste de la famille et surtout les femmes.

Dans ce cadre familial, énoncer le moindre désir et surtout le moindre désir différent de celui du mâle de la

famille était perçu, notamment par ma mère et m’était renvoyée par elle comme un abus grave de ma part. Avoir

une opinion différente de la sienne d’abord et de l’homme ensuite était perçue par elle comme une insulte et un

danger.

Un exemple grossier de mon enfance fut la polygamie de mon grand-père maternel, acceptée, justifiée et

défendue même par ma propre mère comme rentrant dans la logique de vie « normal » d’un homme « dans la

pleine force de l’âge » (il avait 50 ans) et qui n’avait pas à « sacrifier sa vie » devant la sclérose en plaque

invalidante de sa femme, ma grand-mère, et qui pour ne pas « sacrifier sa vie » pris une seconde compagne sous

son propre toit, ma grand-mère due durant ses dernières années accepter cette femme et les enfants allant avec.

(Je précise que ce grand- père était un bon français de souche, catholique fervent et petit notable de province.)

Bel exemple, où la femme, perdant en même temps que sa validité physique, son statut de sujet, désirable, n’a

plus aucun droit au respect et à l’intégrité basique de son intimité dans le cadre familial. Elle n’était donc en

réalité qu’un objet sexuel ou d’apparat social.

Outre ce fait là, et de nombreux autres de mon enfance que je relate dans mon livre « Le prix du bleu, chronique

d’une enfance »,  maintenant que plus de 20 ans après ce viol, l’été de mes 17 ans et ces phrases de mes parents,

je suis partiellement reconstruite, que mes fondations sont restaurées, ces deux phrases  prononcées par les deux

être qui auraient du incarner pour moi l’amour, la protection absolue et inconditionnelle illustrent et symbolisent

aujourd’hui pour moi à la perfection, la position majoritaire de la société face aux femmes subissant des viols ou

plus largement de l’abus physique, psychique, sexuel.

Cette position est que c’est d’abord la volonté d’emprise et la pulsion de l’homme qui importe et qu’il faut la

contenter coûte que coûte. La femme ne peut pas être désirante et sujet mais seulement objet et par cette

« désirabilité » imposée et forcée, elle devient la responsable de l’abus éventuel généré par la pulsion de l’autre,

qu’elle subit.

D’abord regardons la phrase de ma mère me disant : « Si tu crois que c’est facile de réaliser que ma propre fille

est une pute ? ».

Dans la parole de ma mère m’attribuant à moi, sa fille adolescente, violée, le statut de pute, c’était d’abord

remettre totalement en question ma position de victime et remettre en question la position de criminel de

l’homme violeur, c’était trouver un moyen de justifier l’injustifiable, et de rendre légitime la toute puissance

masculine en me renvoyant au rang d’une possible partie prenante et bénéficiaire pécuniaire de la situation.

Bien-sûr aujourd’hui, je vois aussi dans les propos de ma mère l’insulte et le mépris pour «  la pute », la

prostituée qui bien-sûr dans ce propos n’est alors pas elle aussi une victime mais juste la personne portant le

poids moral et la responsabilité de l’abus. En fait ma mère me dit : « Tu es responsable, mais plus que ça : tu es

fautive.»

Ma mère me parle, dans une confusion terrible et un anéantissement de mon individualité, de son honneur

bafouée de mère d’une fille qui a fauté moralement en étant «  une pute ». Horrible retournement de situation

faisant de la victime un responsable et des proches, des victimes collatérales.

Quelle différence alors entre la position de ma mère et celle de juges saoudiens ou yéménites condamnant une

femme violée donc victime, en la promulguant au rang de bourreau et dans un abominable retournement de la

situation, la rendant responsable de l’acte que bien-sûr elle a subi : son viol. La différence c’est que ma mère

n’avait pas le pouvoir de me faire administrer 100 coups de fouet. Elle n’avait que le pouvoir de m’insulter

bassement et de me rendre théoriquement et dans sa parole de mère, responsable de ce que j’avais subi.

La différence, c’est que l’absence de lien filial et de solidarité familiale, féminine mère-fille ou juste humaine

fait surgir une violence dans cette relation mère-fille assez inédite dans notre société, mais cette haine provient

de la même racine : la toute puissance masculine doit toujours être disculpée. La volonté pulsionnelle de

l’homme a valeur absolue et dans cette conception cette volonté de l’homme n’est jamais coupable, seul celle de

la femme l’est. En toute circonstance la femme est tenue de s’y soumettre, d’y souscrire, de l’adouber, de

l’admirer. Et d’annihiler son désir propre.

On imagine aisément alors la haine et la peur de la perte de ce pouvoir, suscitées par une femme libre, désirante,

désirable, ayant des opinions, un savoir, un savoir faire, une liberté de choix,  une autonomie de choix…

Tout se passe comme si, pour certains l’homme ne pouvait obtenir de reconnaissance, de contentement

narcissique qu’au travers d’une domination toute puissante, d’une autorité et d’une puissance, fausses bien-sûr

puisque obtenue par la force, apte à lui procurer la sensation de sa propre toute puissance à l’extérieur, parce

qu’il en manque cruellement en réalité dans son intérieur, dans sa conscience, son estime de lui même.

Le dominateur est souvent quelqu’un qui se sent très faible dans son intérieur et qui cherche à masquer sa

faiblesse en contrôlant l’autre, l’extérieur, la femme donc, le plus souvent, en se payant son corps, en la violant,

en la voilant  et en lui renvoyant la responsabilité de ses propres pulsions dominatrices et destructrice.

En deuxième point, je voudrais examiner la phrase de mon père : « Tu vois chez nous en Algérie, les filles ne

sortaient pas ».

Avec cette phrase, mon père me dit : si tu ne te caches pas en restant chez toi, si tu ne te soustrais pas à l’homme

et à sa pulsion incontrôlable en restant chez toi, (mais ça pourrait être aussi en te voilant), si tu vas dans la

société telle que tu es, dans la société des hommes, alors tu es en danger. Et ce danger, tu en es l’unique

responsable. Le seul moyen de t’y soustraire est de te cacher, en restant chez toi. L’homme est incontrôlable,

irresponsable.

Quel est ce danger ? Toujours la volonté pulsionnelle masculine toute puissante, sans limite, incontrôlable,

indiscutable, qui peut être irresponsable et qui a le droit d’être sans morale, ne souffrant d’aucune possibilité de

contrôle, aucune possibilité d’opposition que celle de s’y soustraire volontairement en se cloitrant. En effet, cette

volonté masculine pulsionnelle et toute puissante ne se discutant pas par définition, c’est donc à la femme de la

gérer, de s’en protéger, de s’y soustraire, en se voilant, ou en restant chez elle, et si elle n’y parvient pas ou s’y

expose en étant juste libre de ses mouvements, elle est bien-entendu responsable de ce qui lui arrive.

Cette volonté masculine toute puissante, légitime tout acte pulsionnel y compris violent et empêche tout autre

forme d’entrée en relation entre hommes et femmes que sexuelle et relègue la femme uniquement au rang

d’objet sexuel, de proie.

Mais l’homme lui aussi, est insulté dans cette position car promu au rang de prédateur sexuel sans cerveau,

uniquement mu par ses pulsions, relégué au rang d’animal, d’irresponsable.

C’est ce que me dit mon père dans cette phrase : tu es responsable du fait d’avoir été violée.

Pour finir le « chez nous » (mon père est un Pied-Noir) dont mon père m’exclut primairement montre bien que

lui et moi, nous « n’habitons pas » la même  conception psychique des relations, je suis exclue de ses terres, de

sa conception de la toute puissance masculine.

Ce qui est sûr pour moi aujourd’hui, c’est qu’une telle conception des relations en terme de dominant, dominé

est très archaïque, animale, et aussi insultante pour l’homme que pour la femme et ne nous révèle pas en tant

qu’être humain dans notre plénitude puisque ne nous situant qu’en tant qu’êtres sexués et sexuels. Ce rapport

dominant-dominé porté aux nues aujourd’hui jusque dans le cinéma et la littérature de masse fait de nous des

êtres amputés, mâles comme femelles d’une partie de notre richesse, de notre humanité. Ne sommes nous pas

d’abord des êtres humains entrant en relation sur de multiples plans incluant bien-sûr celui de la sexualité,  plutôt

que des êtres humains mâles ou femelles ne pouvant entrer en relation qu’au travers de la sexualité ?

J’ai mis 20 ans à me reconstruire, d’abord de cette enfance nourrie de culpabilisation, culpabilité d’être une fille

avec des désirs, des opinions propres puis une femme vivante, désirante et sujet et non pas objet, puis de ce viol,

cette confiscation de mon corps, de cette privation dans ma chair, de mon choix, de mon libre arbitre, de cette

négation de mon désir dans mon être.

Aujourd’hui je suis maman et maman d’une petite fille. J’ai été cette jeune fille violée mais je ne suis pas une

« mère violée », je suis une mère portant la responsabilité d’une expérience à transmettre à une autre future

femme qui n’a pas et n’aura pas la même histoire que moi mais qui doit connaître la mienne. Je porte surtout la

responsabilité de lui apprendre le respect et la fierté de ses propres désirs, de ses propres choix et opinions et de

son corps.

Nous sommes tous des êtres désirants, hommes comme femmes, le désir d’un homme n’a pas plus, pas moins de

valeur que celui d’une femme, quand nous serons capable d’élever nos enfants dans le respect de cette équité,

une grand, très grand pas sera fait pour l’humain.

PS : le 29 janvier 1993, l’avant veille de mes 20 ans, ce violeur a été condamné à 8 ans de prison.

Marianne de Malakoff

21/02/2015

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