Nous vous présentons le troisième prix ex-æquo de notre concours d’écriture d’articles féministes, organisé par osez le féminisme 92 ! dans le cadre du 8 mars, journée internationale de défense des droits des femmes :

Revenir en femme, toujours

d’Isabelle Cottet Gizolme

Je ne sais plus trop depuis combien de temps je suis ici. Je ne saurai pas dire. D’ailleurs quelle importance, les jours

se ressemblent un peu. Et puis je perds sans doute un peu la tête. C’est l’âge.

Vivre dans cette maison ça a des avantages quand même, ça faut bien le reconnaître.

Je ne fais plus à manger, ni le ménage, on me sert.

Les gens sont gentils, ils vous saluent toute la journée.

Si je veux faire quelque chose, souvent elles me disent « vous avez assez travaillé non ? Reposez-vous

maintenant! ».

C’est vrai que j’ai travaillé. Travaillé dur. Et puis la maison à tenir c’est du boulot. Les gosses aussi. J’étais souvent

seule, comme beaucoup de femmes vous me direz. C’est vrai.

Alors maintenant je me repose. D’ailleurs ici y’a pas beaucoup d’hommes. On est entre femmes. Entre vieilles.

Quelle ironie.

Même le personnel c’est des femmes. Elles travaillent dur aussi. Elles ont leur maison et leurs enfants à s’occuper.

Je les plains. Elles ont le sourire pourtant. Je les aime, elles sont courageuses, elles sont belles.

Elles me parlent, elles me font des confidences. Elles aiment, elles doutent.

Etre vieille finalement quelle belle place. Moi qui avait peur et qui me ruinait en crème. Quelle erreur !

Moi qui avais peur de tout, je n’ai plus peur aujourd’hui. Je dis ce que je pense. On m’écoute. J’ai une place.

J’étais comme elle. Les enfants à élever, le travail, pas beaucoup d’argent, la débrouille.

Je leur raconte. Elles rient. Elles disent que les choses n’ont pas changé, qu’aujourd’hui c’est pire.

Et puis il y a cette petite qui ne parle pas bien le français. Elle est gentille. Ce doit être dur.

Les femmes. La place des femmes.

On pourrait sans doute faire mieux. On devrait faire mieux.

Progresser.

Qu’on ne me parle pas de la machine à laver bon sang ! Faut être bien bête pour en faire un progrès.

Alors je rêve. Je rêve d’égalité, de partage, de justice. Le progrès, le vrai progrès!

Gagner moins que son mari. S’occuper de la maison. S’occuper des enfants. Mettre la carrière entre parenthèse

parce que la nourrice c’est trop cher. Gagner une misère à la retraite.

Ne pas dire. Ne pas dire qu’on ne veut pas ce quatrième gosse qui vous tombe dessus. On l’aime bien sûr mais si on

avait pu choisir.

Ne pas dire qu’on n’a pas envie parce que votre mari il insiste. Quand c’est pas votre patron !

Se laisser faire quoi.

Se laisser faire par la vie.

Mais je rêve que je résiste. Que je monte sur les barricades !

Elles rigolent les filles. Je les fais rire, c’est pour ça qu’elles m’aiment bien.

Je les aime aussi.

Ca me peine quand elles me disent que rien n’a changé. J’ai pas envie de les croire.

Rêver seule ça me console.

Mais je voudrais rêver à plusieurs.

Je voudrais que les hommes rêvent aussi. Pour nous, pour elles, pour nos enfants.

Quand je mourrai je veux pouvoir revenir. Revenir en femme, toujours.

Isabelle Cottet Gizolme

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