Voici le quatrième prix de notre concours d’écriture féministe, organisé par Osez le féminisme 92 ! dans le cadre du 8 mars, journée internationale de défense des droits des femmes :

 

Comment devient-on féministe ? Hommage à quelques compagnes de lutte

04/03/2015 · par Héloïse Duché · dans Anti-sexisme, Politique

« Dis maman, depuis quand je suis féministe ?
– Oh… Depuis que tu sais parler. Même si on n’utilisait pas le mot. Je me demande d’où tu as sorti ça. »
Il m’a fallu un peu plus de temps pour me qualifier de féministe. Quand j’ai découvert ce mot, aux alentours des années collège, il me semble s’être imposé à moi comme une évidence. Féministe, un mot pour mes colères de femme, et j’ai construit cette identité qui ne m’a pas quittée depuis. Je dois cela à des centaines d’heures de discussions, à des luttes, et à des lectures. Puis à mes propres recherches, mon parcours de militante et de chercheuse. Le féminisme est autant une pratique qu’un savoir. Un jour, on s’aperçoit qu’il fait partie de notre identité, qu’il nous a façonnées.

Il y a autant de processus pour « devenir » féministe qu’il y a de féministes. Souvenons-nous de Simone de Beauvoir, qui ne s’était jamais posé la question de la domination masculine avant d’aborder une recherche sur les femmes et de publier, à 40 ans passés, Le Deuxième sexe, texte fondateur. “Je m’étais mise à regarder les femmes d’un oeil neuf et j’allais de surprise en surprise. C’est étrange et c’est stimulant de découvrir soudain, un aspect du monde qui crève les yeux et qu’on ne voyait pas.”, écrivait la philosophe en 1963, dans La Force des choses.

J’ai rencontré au fil des ans des féministes qui s’ignorent, tout autant que des personnes pour qui se définir ainsi fut un long chemin, parfois semé de violences sexistes. C’est aussi pour elles que le collectif Stop Harcèlement de Rue est né. Là, peu importe comment les personnes se qualifient, elles sont les bienvenues à nos côtés. Ainsi, depuis février dernier, j’ai côtoyé des parcours différents, qui s’entrecroisent et se nourrissent les uns les autres. Comment ces femmes sont devenues féministes ?

ClaireStopHDR

Dans mon panthéon personnel, il y a des féministes du 21ème siècle, comme Virginie Despentes. Cette auteure est un souffle d’air frais sur un mouvement prompt à se diviser qui, comme tout mouvement, est parfois excluant. Virginie Despentes, qui nous dit qu’on peut prendre le contrôle de nos vies, qui utilise des gros mots, qui nous invite à choisir… Pour Claire, qui se sentait féministe tout en ne se retrouvant dans aucun des courants qu’elle voyait autour d’elle dans les associations, Despentes fut une révélation. Son livre, King Kong théorie, mettait les mots sur ce qu’elle pensait sans l’exprimer. Et voilà Claire, qui peut enfin se qualifier de féministe sans y ajouter un « mais », qui devient une des animatrices de Stop Harcèlement de Rue, parce que «  on accueille tout le monde, on débat mais on ne tranche pas s’il n’y a pas lieu, on agit ». Devenir féministe… Pour trouver une famille de pensée.

 

EllaStopHDR

Dans mon panthéon vivant il y a aussi Clémentine Autain. Après avoir bu ses écrits, je me suis mis à ne pas toujours être d’accord. Donc on peut dire qu’elle m’a aidée à grandir. Je retiens une leçon de ses interventions dans le féminisme, assez récente finalement. En 2012, quand Clémentine Autain a lancé le manifeste contre le viol «  Je déclare avoir été violée », elle a raconté comment son viol l’avait amenée au féminisme. Politiser la violence, la considérer comme un système à combattre collectivement, c’est un parcours que je retrouve souvent chez les féministes. Je pense à Ella, toute jeune, que j’ai rencontrée à une réunion de Stop harcèlement de rue. Féministe ? Oui mais, enfin je ne sais pas trop. Ella venait de témoigner, dans le blog La Guerre invisible, des violences sexistes dont elle a été victime dans un lycée militaire. Elle a discuté avec nous, je pense aussi qu’elle a beaucoup lu. Et il y a 4 mois, à une réunion d’accueil des nouveaux membres du collectif, elle a demandé à prendre la parole : « Je suis ici parce que je suis féministe ». Désormais Ella écrit un blog, se pose la question du corps des femmes et de son instrumentalisation. Elle ne se dit plus traumatisée par les violences dont elle a été victime. Devenir féministe… Pour ne plus être seule avec sa douleur et s’inscrire dans un combat collectif.

 

LoéStopHDR

Il y a aussi des femmes qui s’engagent pour des droits, sans se dire féministes, et qui s’aperçoivent devant la violence des défenseurs du patriarcat, que c’est tout un système qui est à combattre. Loé m’a contactée en décembre 2014 pour discuter de parité dans son parti politique. Elle a monté, avec une équipe, une campagne innovante pour inciter les femmes à se présenter aux élections internes du parti. Ce fut un succès, repris dans la presse. Pour elle, c’était « normal », pas vraiment une démarche féministe. Quelle ne fut pas sa surprise de se voir attaquée très violemment sur les réseaux sociaux par des membres de son parti ! La campagne fut dénigrée, minimisée, Loé a subi des insultes, une violence psychologique et symbolique importante. Évidemment elle était accusée d’être ambitieuse, d’avoir monté cette campagne pour se faire élire elle-même, etc. Bien que ce soit tout à fait incohérent, étant donné qu’elle incitait des concurrentes à se présenter. Le paroxysme fut atteint lorsqu’elle fut la seule à se présenter contre 8 hommes (les autres postes, paritaires, avaient des listes de candidats séparées selon le sexe). Elle choisissait la difficulté mais fut pourtant taxée d’avoir magouillé. Tous les stéréotypes de la (jeune) femme qui fait de la politique y sont passés lamentablement. Loé s’est aperçu que ce n’était pas « normal » pour tout le monde, loin de là. Quand en face il y a une idéologie ancrée, qui utilise tous les moyens pour s’imposer, la nécessité de s’organiser apparaît comme une évidence. Devenir féministe… pour être plus forte.

Ce ne sont que quelques exemples en forme d’hommage aux amies rencontrées depuis la dernière journée internationale des droits des femmes, à quelques jours du nouveau 8 mars. Des exemples pour montrer la diversité des parcours, l’importance de ce mot, l’influence qu’il a sur nos vies. Mais toujours, au cœur du processus, la conscience de la violence du système patriarcal. Pourquoi les femmes s’engagent ? Quelles luttes choisissent-elles et pourquoi ? Comment en viennent-elles à se définir comme féministe, à vivre cette pratique et à développer des savoirs sur la question ? Des questions à traiter pour montrer la richesse du féminisme, pour comprendre pourquoi il est une force dans nos vies.

Et pour se rappeler : être féministe, c’est une chance que nous construisons !

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